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01/04/2022

Non seulement Poutine envahi l’Ukraine, mais il déforme aussi publiquement l’histoire ukrainienne en réitérant son affabulation d’une même nation. Cette trame narrative, fruit d’un vieux mythe créé il a y des siècles par la Russie pour justifier ses ambitions impériales, est aujourd’hui activement exploité par la propagande russe. Cette rhétorique est pourtant complètement mensongère aussi bien dans une perspective historique que moderne.

Les Ukrainiens se déterminent comme une nation pleinement indépendante.  Au XXI siècle, ce droit à l’autodétermination devrait être suffisant, mais apparemment ce n’est pas le cas.

La trame narrative d’une nation unique ou trinitaire, composée des Russes, des Ukrainiens et des Biélorusses, fut créée dans l’Empire russe afin de justifier l’invasion des territoires qui appartenaient à la Rous’ Kyivienne ainsi que la suppression des identités nationales de ces dernières. Plus tard, ce mythe a évolué vers la notion « des peuples frères », où la Russie serait « le grand frère » qui « protègerait » et « veillerait » sur ses « petits » frères. En réalité, cela se traduisit par la disparition progressive de leur autonomie et à leur uniformisation forcée.

Ces deux mythes sont formellement rejetés par l’Ukraine. Leur existence contribue à la justification des ambitions impérialistes russes ancrées dans la politique étrangère de la Russie, y compris de nos jours, comme le confirment les discours de Poutine.

L’Ukraine a longuement lutté pour l’indépendance durant son histoire : depuis l’État des Cosaques ukrainiens du XVI siècle, en passant par la République Populaire d’Ukraine en 1917 et jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1991.

Les Ukrainiens combattaient pour la liberté aussi bien avec des armes qu’avec la parole. Pendant des siècles, les philosophes, les écrivains, les historiens et les hommes politiques ukrainiens défendaient la cause de l’indépendance tout en forgeant la notion de nation ukrainienne, en risquant l’emprisonnement ou même la mort.

L’Ukraine a une culture et une langue distinctes de la Russie.  Le peuple ukrainien a su préserver son identité même en étant déchiré à travers l’histoire par différents empires.

Durant de très longues années, la culture ukrainienne a connu des vagues d’oppression consécutives aussi bien sous l’Empire russe que sous l’URSS. L’usage de la langue ukrainienne était restreint, voire interdit, et elle était même faussement qualifiée de simple dialecte de la langue russe. Certes, l’ukrainien, le russe et le biélorusse partagent certaines caractéristiques communes appartenant au groupe des langues slaves, tout comme le tchèque, le polonais, le slovène et bien d’autres. Ce qui ne signifie pour autant aucune primauté de la langue russe sur les autres langues.

Tableau « Notre armée, nos défenseurs » (1978) par la célèbre artiste Maria Pryimatchenko

La principale raison pour laquelle beaucoup d’Ukrainiens comprennent le russe n’est pas la similitude linguistique entre deux langues, mais le passé soviétique où le russe était imposé comme une langue principal dans la politique, la culture, les médias ou encore l’éducation. Avec l’indépendance de l’Ukraine, les choses ont commencé à changer, et plus particulièrement après la Révolution de la Dignité, portées notamment par l’ascension de la musique, du cinéma et de la gastronomie ukrainiens.

L’Ukraine est un pays démocratique. Malgré son jeune âge, notre démocratie a connu déjà des progrès considérables. Les Ukrainiens expriment leurs choix politiques lors d’élections transparentes. Ainsi, au cours des 30 dernières années, six hommes politiques ont présidé l’état ukrainien. De nombreuses réformes ont été lancées afin de lutter plus efficacement contre la corruption, assurer l’indépendance des médias ou encore accroitre la responsabilité des fonctionnaires.

L’investiture du sixième président ukrainien, Volodymyr Zelenski, à Verkhovna Rada, le 20 mai 2019

Le régime politique en Russie est bien différent. Arrivé à la tête de l’état en 1999, Poutine y est resté depuis cette date en dépit d’une pseudo pause entre 2008 et 2012. Quant à son parti politique « Russie Unie », il remporte systématiquement la majorité au parlement depuis 20 ans. Le règne de Poutine est marqué par la montée en puissance des médias d’État et de la police. Parallèlement, les opposants au régime sont contraints de quitter le pays, sont envoyés en prison, voire parfois assassinés.

Les Ukrainiens veulent défendre leurs valeurs. Et pas seulement aujourd’hui face à l’invasion russe : depuis 1991, deux révolutions ont eu lieu en Ukraine. En 2004, lors de la Révolution Orange, les Ukrainiens ont manifesté leur désaccord avec les élections manipulées par les autorités.

La Révolution Orange a duré du 22 novembre 2004 au 23 janvier 2005. Le principal acquis de la révolution
fut un deuxième tour des élections (non prévu par la loi)

En 2014, les protestations ont éclaté en raison de refus du président pro-russe Ianoukovytch de signer l’accord d’association avec l’EU. La dispersion violente des manifestants ainsi que l’adoption de lois anti-manifestations ont amené à la Révolution de la Dignité. Certains rassemblements réunirent entre 500 000 et 1 million de participants dans la capitale ukrainienne. Le peuple renversa le régime de Ianoukovytch même si le prix à payer pour cette victoire fut élevé : plus de cent protestataires perdirent la vie dans ce combat.

La Révolution de la Dignité, qui a duré du 30 novembre 2013 jusqu’à février 2014. Elle marqua l’opposition du peuple
ukrainien au gouvernement pro-russe et à son éloignement de la politique d’intégration européenne

La Russie a aussi a vécu des élections truquées, a connu des violences policières ainsi que des lois autoritaires, mais jamais des protestations d’une telle envergure n’ont eu lieu, malgré plus de 10 millions de moscovites. Aujourd’hui, des milliers de Russes montrent leur désaccord avec leur état qui détruit les villes ukrainiennes et massacre les civils.

Les Ukrainiens veulent vivre en paix. Depuis 1991, l’Ukraine n’a jamais commencé aucune guerre.

On ne peut cependant pas en dire autant de la Russie. En 1992, les forces russes ont occupé une partie de la Moldavie en créant une entité non reconnue – la République moldave de Transnistrie. Plus tard se succédèrent deux guerres en Tchétchénie qui provoquèrent le massacre de la population tchétchène et aboutirent l’installation du gouvernement pro-russe qui marquera la fin de la lutte des Tchétchènes pour l’indépendance. En 2008, la Russie lança une offensive contre la Géorgie à la suite de laquelle une partie du territoire géorgien – l’Ossétie du Sud – est resté jusqu’à aujourd’hui sous le contrôle de la Russie. En 2015, la Russie intervint dans la guerre en Syrie en envoyant des soldats et en fournissant des armes au régime de Bachar el-Assad.

En 2014, les Russes annexèrent la Crimée et occupèrent une partie des régions de Donetsk et de Louhansk. Finalement, en 2022, l’état russe lança une invasion à grande échelle contre l’Ukraine. L’Ukraine aspire à la paix, mais cette paix se gagne en combattant contre l’agression russe. Les Ukrainiens ne combattent ni pour plus de territoire ni pour plus d’influence dans la région, mais pour leur seule liberté. Une fois de plus.

Veronika Loutska, journaliste

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