à la Nouvelles & histoires
Sécurité globale Explainers

Que se passe-t-il avec la sécurité alimentaire mondiale et quelles sont les menaces ?

Jusqu’au 24 février 2022, l’Ukraine fournissait de la nourriture à plus de 400 millions de personnes dans le monde et était l’un des principaux exportateurs de blé, de maïs et d’huile de tournesol. Puis la Russie a lancé son invasion massive en Ukraine. 

Outre la culture ukrainienne et la population civile, la Russie a choisi de cibler également la production alimentaire et la logistique ukrainiennes. L’armée russe a déjà endommagé ou complètement détruit environ 4 millions de tonnes de céréales stockées. Le bilan des dommages causés à l’agriculture ukrainienne atteint 4,3 milliards de dollars, soit près de 15 % de son capital social. La Russie détruit des silos, bloque des ports, effectue des bombardements ciblés sur Odessa, vole des céréales et les expédie par voie terrestre vers son territoire.

Toutes ces actions néfastes affectent le monde entier. Le Kremlin utilise l’insécurité alimentaire comme un outil dans ses tentatives de colonisation des territoires ukrainiens nouvellement occupés, en reconfigurant le système alimentaire à travers le Sud global et en le rendant plus que jamais dépendant de la Russie.

«La sécurité alimentaire de nombreux pays dépend de nos approvisionnements. Il s’avère que notre nourriture est notre arme silencieuse. Silencieuse mais inquiétante.»

a écrit Dimitry Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, sur sa chaîne Telegram, le 1er avril 2022.
Le champ ukrainien a été englouti par les flammes après l’attaque russe. Kharkiv. Photo: Yevhen Maloletka

Comment la Russie utilise-t-elle la nourriture comme une arme dans sa guerre contre l’Ukraine ?

La Russie détruit la récolte ukrainienne

Les frappes de missiles et les bombardements des troupes russes ont endommagé et détruit des dizaines de fermes, des stocks de nourriture et de semences, des silos, des entrepôts, des dépôts de pétrole, des machines et des équipements agricoles

Pendant des années, les forces russes ont criblé les champs ukrainiens de mines pour empêcher les agriculteurs de cultiver leurs récoltes. Selon les récentes estimations préliminaires, environ 13 % du territoire ukrainien (80,000 kilomètres carrés) ont été contaminés par des mines russes et des REG (restes explosifs de guerre).

Un agriculteur ramasse des fragments des roquettes et des projectiles russes gisant sur son champ dans la région de Dnipropetrovsk. Photo: Efrem Lukatsky / AP Photo

La Russie ne s’en prend pas seulement aux champs ukrainiens. La plus grande ferme d’ élevage de volailles en Europe, Tchornobaїvska, dans la région de Kherson (investissement de 300 millions de dollars), est entièrement hors service en raison des attaques de la Russie. Plus de 4 millions de poules et environ 700.000 jeunes oiseaux sont morts inutilement sans avoir servi à la production alimentaire.

Un agriculteur ukrainien récolte dans son champ à dix kilomètres de la ligne de front dans la région de Dnipropetrovsk.
Photo: Efrem Lukatsky / AP Photo

Là où les Russes n’ont pas détruit les récoltes et les équipements agricoles de l’Ukraine, ils les volaient systématiquement pour faire passer en douce en Russie

Des rapports crédibles font état du pillage de céréales ukrainiennes par les militaires russes sur les territoires occupés des régions de Louhansk, Donetsk, Kherson, Kharkiv et Zaporijia. Les envahisseurs russes ont déjà saisi jusqu’à 1.000.000 de tonnes de cultures céréalières et d’huile de tournesol, selon les sources du marché. Le coût du vol de céréales et de pétrole ukrainiens par la Russie est estimé à plus de 600 millions de dollars.

Une enquête séparée menée par la BBC russe et la BBC ukrainienne a montré que, dans certains cas, les Russes obligent les agriculteurs ukrainiens à vendre des céréales à des prix bien inférieurs à ceux du marché et à signer des documents prouvant qu’elles ont été «légalement» achetées. Une grande partie des céréales pillées a été transportée par camions jusqu’aux ports de la Crimée occupée par la Russie, puis transférée sur des navires. Elles sont parfois mélangées à des céréales russes afin de dissimuler les informations relatives à leur origine.

Au cours des derniers mois, plus de 80 navires russes identifiés comme des transporteurs présumés de céréales ukrainiennes volées, dont Le Matros Koshka, Le Matros Pozynich et Le Mikhail Nenashev, ont voyagé entre le détroit de Kertch, qui sépare la Crimée de la Russie, et divers ports de la Méditerranée orientale.

Il existe également des cas confirmés de vols barbares de matériel agricole appartenant à des agriculteurs ukrainiens (tracteurs, moissonneuses-batteuses, etc.) dans les régions de Donetsk, Kherson, Kharkiv et Soumy.

La Russie a bloqué les ports ukrainiens et détruit le système logistique de l’approvisionnement alimentaire mondial

Les plus grands ports maritimes ukrainiens, avec 49,49 tonnes métriques par an de volume de marchandises, sont maintenus sous blocus par les troupes russes. Au mois de mai 2022, plus de 22 millions de tonnes de nourriture étaient paralysées dans les ports ukrainiens bloqués ou occupés par la Russie.

Une énorme file de camions de céréales dans un port ukrainien bloqué. Photo: Depositphotos

La Russie a assiégé les ports ukrainiens, miné une partie du plan d’eau et tente constamment de percer la défense d’Odessa depuis la mer Noire. Malgré des preuves évidentes de ces faits, Vladimir Poutine préfère mentir et accuse l’Ukraine de miner ses propres ports, tout en affirmant qu’il ouvrirait le corridor maritime à condition que certaines sanctions soient levées.

La Russie ne peut être crue sur parole en ce qui concerne l’organisation du corridor maritime pour les exportations alimentaires. Le 22 juillet, l’Ukraine, la Turquie, la Russie et l’ONU ont signé les accords sur le déblocage des ports ukrainiens pour l’exportation de céréales. Et dès le lendemain, les troupes russes ont attaqué le port d’Odessa.

Les Russes ont frappé l’endroit même où le grain était stocké, a déclaré Yuriy Ignat, porte-parole du commandement des Forces aériennes auprès des Forces armées ukrainiennes. Heureusement, le magasin à céréales a survécu.

La Russie joue délibérément avec la famine pour négocier des avantages géopolitiques et alléger les sanctions, même si les produits agricoles russes ne sont pas visés par les sanctions de l’UE et des États-Unis.

Outre ses ressources énergétiques, la Russie utilise la nourriture comme une arme dans cette guerre en bloquant les exportations de l’Ukraine et en limitant ses propres exportations de matières premières et d’engrais

L’influence de la Russie sur la sécurité alimentaire est importante, car elle figure parmi les leaders de l’exportation de produits agricoles. L’ampleur des exportations russes est comparable à celle des exportations ukrainiennes, car elle nourrit des centaines de millions de personnes dans le monde.

Les sanctions de l’UE et des États-Unis n’interdisent pas aux entreprises d’acheter, d’importer ou de payer des produits agricoles russes, à condition que les personnes sanctionnées n’y soient pas impliquées. L’UE et les États-Unis ont prudemment évité une interdiction directe et globale d’importer des produits agricoles russes. Des sanctions contre le secteur agricole russe auraient des répercussions négatives sur de nombreux pays en développement, car ils dépendent des exportations agricoles russes. Elles n’auraient toutefois que peu d’effet sur la Russie, puisque son secteur agricole ne représente que 4 % de son PIB.

Le jeu de la faim de la Russie est un outil pour une nouvelle vague de colonisation

Aujourd’hui, les actions de la Russie s’inscrivent dans la continuité des crimes du gouvernement soviétique, responsable de la famine artificielle de masse en Ukraine entre 1921 et 1923, du Holodomor de 1932 à 1933 et de la famine artificielle de masse entre 1946 et 1947. La grande famine de 1932 à 1933 en Ukraine a fait quatre millions de victimes. Elle est connue dans le monde entier sous le nom Holodomor (traduit de l’ukrainien, il signifie tuer par la faim). Le Holodomor a été un instrument d’oppression cruel des Ukrainiens et de leur volonté de s’opposer à la colonisation. Depuis 2006, l’Ukraine et 16 autres pays ont reconnu le Holodomor comme un génocide du peuple ukrainien perpétré par le régime soviétique.

Les pratiques utilisées par la Russie aujourd’hui en Ukraine sont les mêmes que celles appliquées par le KGB dans les années 30 : détruire intentionnellement les infrastructures alimentaires et agricoles, en particulier les petites exploitations, et voler les céréales ukrainiennes.

Des soldats soviétiques confisquent les céréales appartenant aux paysans à Novokrasné, Ukraine, en 1932, pendant le Holodomor. Photo: history.org.ua

Au XXIe siècle, la Russie étend aux autres pays l’expérience de la famine artificielle en Ukraine. La réduction intentionnelle de l’approvisionnement en nourriture du marché alimentaire mondial détruit la vie des gens loin du champ de bataille, affectant un système alimentaire mondial précédemment affaibli par le changement climatique et la pandémie de COVID-19.

Comment mettre fin au jeu de la faim de la Russie ?

La Russie joue le jeu de la faim avec les régions les plus vulnérables du monde en transformant la nourriture en arme. L’Ukraine, pour sa part, fait de son mieux pour sécuriser le potentiel d’exportation du pays dans toute la mesure du possible, en veillant à ce que ceux qui dépendent de nos exportations alimentaires ne souffrent pas de faim. Mais cette menace mondiale nécessite une approche intégrée.

L’Ukraine appelle la communauté internationale à condamner les actions de la Russie, à exiger le retrait de ses troupes d’Ukraine et à renforcer les sanctions économiques afin de mettre un terme à l’agression armée contre l’Ukraine et d’empêcher une nouvelle catastrophe humanitaire et l’aggravation de la faim dans le monde.