à la Nouvelles & histoires
Exposer la Russie Longreads

Les guerres modernes de la Russie et l’impérialisme : une histoire de sang, de terreur et de propagande

L’attention de la communauté internationale était rarement portée sur cette simple et horrible vérité : la Russie moderne fait la guerre depuis les toutes premières années qui ont suivi la chute de l’URSS. La plupart de ses guerres suivent les mêmes schémas inhumains et répétitifs : provocations politiques, financement du séparatisme et du terrorisme, lourdes pertes parmi les civils en raison de l’utilisation généralisée de l’artillerie et de l’aviation, pauvreté et anarchie dans les régions envahies, et toile de fond de la propagande absurde du Kremlin.

Pour montrer que la Russie a toujours maintenu ses ambitions impérialistes brutales, il suffit d’énumérer les guerres de 1991 à 2015 avec quelques brèves remarques qualificatives:

  • Conflit armé en Transnistrie (1990 à 1992). La Russie a créé une région séparatiste anarchique en Moldavie, fournissant aux criminels et aux séparatistes locaux des armes et des véhicules blindés. 
  • Guerre en Ossétie du Sud (1991 à 1993). Une guerre entre la Géorgie et l’Ossétie du Sud, sa région sécessionniste. La Russie a fourni des armes aux deux camps, a financé les séparatistes, puis a gelé le conflit, en utilisant son armée comme une force oppressive de maintien de la paix
  • Guerre en Abkhazie (1992 à 1993). La deuxième région séparatiste créée par la Russie à l’intérieur des frontières souveraines de la Géorgie. Le conflit a été orchestré par la Russie selon les mêmes méthodes et pour la même raison : exercer une pression sur la Géorgie, faire du chantage et tenter de contrôler son gouvernement.
  • Première guerre de Tchétchénie (1994 à 1996). La première guerre totale et véritablement sanglante menée directement par la Russie contre la République tchétchène lorsque celle-ci a tenté d’obtenir son indépendance. Cette guerre a donné lieu à un usage intensif de l’artillerie et de l’aviation, à des bombardements de civils et à la destruction de villes.
grozny eric bouvet
Des femmes vendent des boissons et de la nourriture dans une rue bombardée de Grozny. Mai 1995.
Photo : Eric Bouvet
  • Deuxième guerre de Tchétchénie (1999 à 2009). La deuxième phase de la guerre de Tchétchénie, le scénario de l’Empire contre-attaque, où la Russie se venge de sa précédente défaite. Ces deux guerres sont devenues une école brutale pour les officiers d’artillerie et les pilotes russes du procédé du bombardement des villes pour les soumettre en tuant massivement des civils. Cette expérience sera utilisée plus tard en Syrie et en Ukraine, avec des effets terrifiants.
  • Guerre russo-géorgienne (2008). Le dernier (à ce jour) acte du conflit avec la Géorgie, où la Russie a finalement utilisé, en tant qu’excuse, les républiques séparatistes qu’elle a elle-même créées pour envahir ouvertement, avec son armée, la Géorgie. La guerre s’est manifestée par le bombardement de villes pacifiques par des avions russes.
  • Occupation de la Crimée (2014 à ce jour). La réaction du Kremlin à l’évolution de l’Ukraine vers la démocratie et l’intégration mondiale. L’annexion s’est faite via l’invasion militaire de la péninsule ukrainienne par l’armée russe et un faux référendum mis en scène.
  • La guerre au Donbass (2014 à ce jour). L’invasion et l’occupation temporaire de certaines parties des régions de Donetsk et de Louhansk. La Russie a utilisé des agents secrets de l’armée pour des provocations et a équipé les criminels et les séparatistes locaux  d’ armes lourdes.
  • Opération militaire en Syrie (2015 à ce jour). L’un des plus terribles actes contemporains de brutalité militaire. Commencé par la Russie pour des raisons politiques, il s’est distingué par le bombardement d’hôpitaux civils par l’aviation russe, le massacre aveugle de civils et l’horrible destruction (presque complète) de la ville d’Alep par les forces russes.

Quels étaient les objectifs de ces conflits armés, de ces guerres et de ces invasions?

Grozny russian military
« Mon pays est peut-être mauvais. Mais c’est ma patrie ! », dit l’inscription sur le véhicule blindé de la 101e brigade des forces spéciales de l’armée russe. Grozny, février 2000.
Photo par Yuri Kozyrev

La Russie crée des régions séparatistes, en utilisant la « tactique du salami » (ou l’invasion rampante). La tactique du salami est une métaphore utilisée par certains analystes politiques : la Russie étend son influence mondiale oppressive en découpant des parties des pays voisins dans le but ultime d’une prise de contrôle totale. Avant la guerre de 2022 en Ukraine, elle le faisait lentement, progressivement, pour minimiser les sanctions internationales. Ce qui assure la fatigue de la communauté mondiale des conflits prolongés et la perte par elle de la concentration et de son unité. Cela s’est avéré efficace jusqu’en 2022, car la Russie n’a jamais été punie suffisamment sévèrement pour s’arrêter.

Chantage international et influence impérialiste à l’étranger : En créant des conflits gelés dans toute l’Eurasie et en y stationnant ses troupes, la Russie peut exercer une influence sur des pays plus petits, et  terroriser les pays comme la Moldavie, la Géorgie et l’Ukraine (et indirectement leurs voisins comme la Pologne et les États baltes). Elle peut également faire du chantage et menacer des acteurs mondiaux plus importants comme l’UE et les États-Unis qui sont contraints d’entrer en négociations ou de faire face aux retombées de l’agression russe. Essentiellement, c’est l’équivalent géopolitique d’un intimidateur de la cour d’école ou d’un abuseur domestique.

La popularité à l’intérieur moyennant détournement d’attention de sa propre population à l’aide du mythe de « la grandeur impériale ». Malgré les milliards de milliards de roubles gagnés grâce aux exportations d’énergie, la population russe traverse une crise économique et sociétale constante, et des millions de personnes vivent dans des conditions moyenâgeuses. Le régime du Kremlin dépouille son propre pays mais conserve son pouvoir en détournant le peuple de la pauvreté et de la corruption par la conquête militaire. De cette façon, le peuple peut se concentrer sur le mythe de la grandeur impériale, sur l’idée d’une identité distincte au lieu de se rebeller contre les problèmes internes de la Russie.

Méthodes de l’armée et du gouvernement russes, victimes

Russian bombing Georgia
Un homme géorgien pleure sur le corps de son ami après le bombardement russe de la ville de Gori, en août 2008.
Photo : Gleb Garanich.

Bombardement de villes et de zones civiles. Encore en 1991 déjà, la capitale tchétchène de Grozny a été réduite en ruines par les bombes russes, sans aucun égard pour la vie des civils. En regardant les photos de la ville rasée en 1994, on ne peut s’empêcher de faire un parallèle horrible avec les Marioupol et Kharkiv brutalisées en 2022. Rien ne semble avoir changé.

Les pertes civiles et les catastrophes humanitaires sont un attribut traditionnel des guerres russes. Selon les sources, le nombre de victimes civiles des bombardements russes lors de la première guerre de Tchétchénie se situe entre 10.000 et 200.000 personnes. Des centaines de milliers de réfugiés ont fui le pays de 1994 à 1996. La guerre entre la Russie et la Géorgie a fait 192.000 réfugiés, 224 civils tués et 15 disparus, 547 civils blessés.

La liste est longue.

Armement de séparatistes et de criminels. Cette méthode a également été copiée maintes fois par les impérialistes russes, les agents du FSB et les politiciens du Kremlin. Le conflit en Transnistrie a commencé par des provocateurs russes prenant en otage des policiers moldaves. Ensuite, les criminels et les séparatistes locaux ont été munis d’armes russes (armes à feu, chars, artillerie). Exactement les mêmes méthodes ont été utilisées en Tchétchénie, en Géorgie et en Ukraine : il a été déclaré par le Kremlin, par exemple,  que les criminels des régions occupées de Donetsk et de Louhansk « avaient trouvé les chars abandonnés dans de vieilles mines de charbon ».

Opérations secrètes de l’armée russe. L’agression armée de la Russie en Transnistrie, en Géorgie, en Crimée et dans l’est de l’Ukraine avant 2022 consistait à faire invasion par toutes les forces spéciales russes dans les autres pays souverains pour donner naissance à des provocations, occuper des villes et causer des violences. Des enquêtes indépendantes indiquent que de nombreux prétendus « rebelles locaux »  étaient en fait des soldats russes sans uniforme.

Comment la propagande russe a-t-elle encadré ces conflits?

Russian military
Gardes d’honneur russes lors de la répétition du défilé du Jour de la Victoire à Moscou, 2022.
Photo : Reuters

Troubler les eaux (propagande internationale). L’objectif de la propagande russe à l’étranger s’inspire du manuel du KGB : semer le chaos et la confusion, diffuser autant de récits absurdes et contradictoires que le monde civilisé ne sache plus quoi croire. On y fait appel pour s’assurer qu’il n’y a pas d’unité en Occident. On peut citer les affirmations ridicules sur la « répression des russophones », « les nazis ukrainiens », « les nations de Transnistrie ou de Crimée » (qui ne sont que des régions administratives de pays souverains) et de nombreux autres exemples de désinformation. Le résultat final : la liberté d’expression occidentale est utilisée pour semer la propagande et jeter la confusion dans les esprits.

Xénophobie et machisme à l’intérieur (propagande interne). Les Russes ordinaires ont justifié les guerres de Tchétchénie en décrivant les Tchétchènes comme des extrémistes islamiques. La société russe a été mobilisée parce que le gouvernement encourageait la xénophobie et le racisme. Les Ukrainiens sont également confrontés à un niveau de haine sans précédent de la part de la Russie en 2022, parce que la propagande d’État justifie la désukrainisation dans les publications officielles (essentiellement, le nettoyage physique et culturel) avec une rhétorique similaire à celle de l’Allemagne en 1939.

À l’autre extrémité du spectre propagandiste, l’armée russe meurtrière est présentée chez elle comme des libérateurs et des gardiens de la paix, sans remarquer les faits de crimes de guerre : meurtres, viols, bombardements de maisons civiles, etc. La prétendue puissance militaire russe est présentée comme un objet de fierté pour le citoyen russe ordinaire.

En apprenez plus sur comment le Jour de la Victoire en Russie fait subir un lavage de cerveau aux jeunes Russes et les transforme en meurtriers et violeurs

Comment ces invasions et ces guerres ont-elles affecté les régions que la Russie a prétendument « libérées »?

Transnistria
Les villes transnistriennes de Bendery, Tiraspol et Dnestrovsk en 2017. Photos: Julia Autz, Mikhail Kalarasha

L’influence à long terme des invasions et des conflits gelés de la Russie sur les territoires occupés entraîne inévitablement la pauvreté et la criminalité. La Transnistrie dépend entièrement des subventions russes, c’est un foyer de contrebande et de commerce illégal d’armes ; de nombreux enquêteurs affirment que c’est un pays contrôlé par la mafia locale. Des territoires comme l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud sont également dans un état lamentable : les habitants survivent grâce à une agriculture de subsistance et la plupart des usines industrielles ont fermé leurs portes.

L’homme qui a lancé l’invasion russe du Donbass en 2014 (le terroriste et agent du FSB Girkin) a lui-même admis que l’occupation russe a transformé les parties occupées de Donetsk et de Louhansk en un terrain vague criminel. Depuis que l’Ukraine a temporairement perdu le contrôle de ces zones, l’ONU a signalé une anarchie croissante, des cas de meurtres, de torture et d’enlèvements perpétrés par les forces soutenues par la Russie.

Y a-t-il une autre chose outre les guerres ? Découvrez la véritable place de la Russie dans le monde en matière d’économie et de développement social.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu plus d’attention internationale (et davantage de punition) pour ces guerres russes?

G8 summit in 2007
Le président français Nicolas Sarkozy et la chancelière allemande Angela Merkel accueillent Poutine lors du sommet du G8 en 2007.
Photo : Associated Press

Exportations d’énergie. Toute confrontation politique avec la Russie est compliquée par la dépendance énergétique de nombreux pays européens vis-à-vis du pétrole et du gaz russes. Même si les revenus de ces exportations servent littéralement à financer les guerres russes, certains États européens voient leur économie (usines, industrie) et leur population (ex : chauffage des maisons) dangereusement liées à l’énergie russe. Cela a conduit à des liens politiques plus étroits à partir du début des années 2000.

La grande invasion russe de l’Ukraine en 2022 a suscité des discussions sur la suppression de ces dépendances, mais l’histoire des 20 dernières années persiste.

Encouragement de la corruption internationale. La Russie ne possède pas qu’une profonde culture de la corruption à l’intérieur du pays, qui affecte tous les domaines de la société (136e rang mondial sur 180 pays, sans aucune amélioration depuis 20 ans), mais elle exporte également la corruption vers d’autres pays pour les compromettre. Le FSB et le Kremlin utilisent la démocratie occidentale et les marchés libres pour transformer la corruption en armes, en achetant de l’influence dans de nombreuses entreprises, institutions médiatiques et cercles politiques. Cela garantit que, le moment venu, le régime de Moscou pourra semer la discorde entre les pays civilisés et faire passer des décisions et des récits néfastes.

La propagande et la « tactique du salami ». Ces méthodes déjà mentionnées ci-dessus fonctionnent efficacement pour diminuer la réaction de la communauté mondiale. Le fait de couper des territoires et de semer la confusion via la propagande empêchait auparavant le monde civilisé de présenter un front unifié.  De plus, les pays envahis sont souvent géographiquement éloignés et culturellement peu connus du monde occidental (une fois encore, la Russie utilise la tactique classique de l’agresseur qui consiste à isoler ses victimes).

L’invasion brutale de l’Ukraine par la Russie a obligé la communauté internationale à interroger plus profondément la nature de l’agression militaire russe. Cependant, pour prévenir d’autres tragédies à l’avenir, nous devons vraiment comprendre le passé.

Ivan Shovkoplias, consultant en communication, volontaire pour les médias ukrainiens