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En temps de guerre Longreads

La Ville sur une vague. Les habitants de Mykolaïv se battent pour l’eau, leur ville et leur pays et ne se rendent pas

Barricade de sacs de sable sur la rive du fleuve 
à Mykolaïv, Ukraine.
Photo : Sasha Maslov

La ville de Mykolaïv est devenue un point crucial pour l’offensive russe du sud. Si la ville tombait dans les premières semaines de l’invasion à grande échelle, la route vers la partie centrale de l’Ukraine, ainsi que le chemin tant désiré vers Odessa, seraient ouverts aux forces d’invasion brutale de la Russie. Pour l’Ukraine, Mykolaïv et ses habitants sont désormais un symbole d’une résistance inébranlable et de la sacrifice.

C’est l’histoire de certains habitants de Mykolaïv qui ont vécu, se sont battus et se sont entraidés dans la Ville sur une vague, comme le dit le slogan officiel de Mykolaïv.

Yurii et Svitlana Albeshchenko, 38 et 34 ans, avec leurs filles adolescentes Kristina et Alina vivent dans le sous-sol de la coopérative de garages depuis plus de 9 mois. Leur immeuble, qui se trouve juste à 500 mètres de leur garage, n’avait pas de sous-sol adapté pour servir d’abri anti-bombes, alors la nuit du 24 février, ils ont couru ici.

Yurii et Svitlana Albeshchenko, 38 et 34 ans, avec leurs filles Kristina, 12 ans, et Alina, 13 ans, dans le garage qu’ils utilisaient comme abri pendant la guerre, Mykolaїv, Ukraine.
Photo : Sasha Maslov

Maintenant, le sous-sol est équipé de lits pouvant accueillir jusqu’à 15 personnes – ils ont souvent des gens qui restent chez eux. Et le garage lui-même est aménagé pour une vie relativement confortable. « Nous nous améliorons tout le temps », dit Yurii en riant.

Le 31 juillet, lorsque la Russie a lancé 40 roquettes sur Mykolaïv, la famille se trouvait dans le sous-sol, en écoutant les explosions et en regardant le plafond en béton trembler.

Svitlana et Yurii se sentent tous les deux plus à l’aise ici. Le garage est mieux équipé pour l’hiver que leur appartement. Il y a ici de l’eau potable, du chauffage et un générateur. En guise de chauffage d’appoint, il y a un poêle à bois et du bois de chauffage. 

« Nous ne reviendrons pas avant que la guerre ne soit terminée, nous sommes plus en sécurité ici », dit Yurii. Ancien policier et chauffeur de poids lourds, il fait partie de la défense territoriale de Mykolaïv depuis environ six mois et attend le premier déploiement de leur unité. Svitlana, ancienne coordinatrice d’événements, l’attendra dans ce même garage qui est devenu leur maison en temps de guerre.

Mykhailo Fatieiev, 37 ans, est chef du centre de bénévolat intitulé la Maison des officiers. Le bâtiment en l’honneur duquel il a été baptisé était en train de se délabrer, mais depuis le début de la guerre il est devenu un lieu de rassemblement pour les bénévoles. Dans les couloirs sombres, en prenant les escaliers dont la peinture s’est écaillée, des gens apportent et sortent des cartons, en exécutant la livraison de commandes d’eau, de nourriture et de médicaments à des plus nécessiteux.

Mykhailo Fatieiev, 37 ans, chef du centre de bénévolat la Maison des officiers à Mykolaïv, Ukraine.
Photo: Sasha Maslov

La Maison des officiers est devenue l’un des premiers points de rassemblement des bénévoles à Mykolaïv après le 24 février. Dès le premier jour de l’invasion à grande échelle, elle s’est transformée en un carrefour où toute personne ayant le désir d’aider pouvait venir pour se trouver une tâche. Le 15 mars, Fatieiev s’est présenté sur le pas de la porte et depuis lors il ne s’en est jamais allé. « Cela ressemblait à une fourmilière », se souvient-il de sa première impression. Il a vu des gens aller et venir avec ou sans but. Si quelqu’un demande de l’aide quelconque, il la reçoit, et si quelqu’un veut aider, on lui assigne une tâche. 

Depuis lors, la Maison des officiers est devenue une organisation bénévole enregistrée. Leur objectif principal consiste aujourd’hui à redistribuer l’aide humanitaire, ainsi qu’à assister des civils et l’armée dans toute tâche à accomplir.

Pour Mikhailo Fatieiev, originaire de Mykolaïv, la Maison des officiers est devenue sa deuxième maison. Malgré ses planchers qui grincent et son toit qui tient à peine, c’est maintenant un endroit où l’on peut s’adresser pour demander de l’aide ou pour être utile. Mais il est important pour Fatieiev que la Maison des officiers ne soit pas oubliée après la guerre. « J’espère que nous ferons un centre culturel ici », dit-il.

La Maison des officiers à Mykolaïv, Ukraine.
Photo: Sasha Maslov

Artem Svystun, 41 ans, est directeur artistique du Théâtre académique d’art dramatique de Mykolaïv. Le 22 septembre 2022, un jour avant la réouverture tant attendue du théâtre après une longue pause due à la guerre, un missile a atterri à même la cour devant le théâtre, en endommageant le bâtiment et en arrachant toutes les fenêtres depuis le mur du côté de l’explosion. L’ouverture a eu lieu comme prévu.

Artem Svystun, 41 ans, directeur artistique du Théâtre académique d’art dramatique de Mykolaïv, Ukraine.
Photo: Sasha Maslov

Par ironie du sort, avant l’invasion à grande échelle, le théâtre portait le nom de Théâtre académique d’art dramatique russe et se concentrait principalement sur les classiques russes. Après l’invasion de l’Ukraine par le pays voisin, la troupe de théâtre a décidé d’abandonner ce nom au profit d’un nouveau – le Théâtre académique d’art dramatique de Mykolaïv.

Les pièces ont lieu dans un petit local de sous-sol. Les bombardements sont encore fréquents à Mykolaïv, et la seule façon d’offrir un événement théâtral tout en assurant une sécurité relative est d’utiliser une minuscule scène en bas comme salle principale, tandis que la belle scène principale à trois niveaux de balcons attend le retour de spectateurs en foule.  

Alona Martynova, 39 ans, est peintre et aide-éducatrice des enfants handicapés. Elle a commencé à créer des muraux à Mykolaïv pendant la guerre. Elle voulait montrer à ses concitoyens que la vie continuait et qu’il y avait des raisons d’y demeurer. 

Alona Martynova, 39 ans, peintre et aide-éducatrice des enfants handicapés, près de son mural à Mykolaїv, Ukraine.
Photo: Sasha Maslov

Mykolaïv, une ville qui, tout au long de la guerre, a été un point clé de la résistance ukrainienne, et qui a été impitoyablement bombardée par la Russie, a sa partie des habitants qui ont peur de tout. Et certains, qui passaient devant et voyaient Alona travailler sur une œuvre, exprimaient leur inquiétude que ce mural ne soit une cible de plus, car cela ne ferait qu’agacer l’ennemi de voir des Ukrainiens glorifier leur résilience en créant des œuvres d’art enthousiasmants.

Mais beaucoup s’arrêtaient pour exprimer leur joie et leur soutien à ce qu’elle et son partenaire Dmytro Slipukha font. « Quand on voit des gens comme ça, on comprend que ça vaut le coup », dit Alona.

Le mural réalisé par les peintres Alona Martynova et Dmytro Slipukha à Mykolaïv, Ukraine. «Une ville libre, l’Ukraine libre », dit l’inscription.
Photo: Sasha Maslov

Hanna Butenko, 27 ans, est bénévole et responsable de l’organisation à but non lucratif Helping Ukraine. Son centre de bénévolat est situé dans un entrepôt de l’arrondissement se trouvant à l’extrême sud de Mykolaïv. L’arrondissement Korabelnyi, qui doit son nom à ses entreprises de construction navale, a énormément souffert pendant les mois d’occupation de Kherson. Sa proximité de la ligne de front a rendu cet arrondissement vulnérable aux systèmes d’artillerie à tir rapide et à courte portée russes.

Hanna Butenko, 27 ans, bénévole et responsable de l’organisation à but non lucratif Helping Ukraine dans son entrepôt à Mykolaïv, Ukraine.
Photo: Sasha Maslov

Mme Butenko a commencé son activité bénévole le premier jour de l’invasion à grande échelle, dans son appartement de deux pièces. Aujourd’hui, son œuvre est hébergée dans un entrepôt géant. Chaque jour, arrivent des camions qui transportent des fournitures provenant de toute l’Ukraine et des autres pays européens. Le travail d’Hanna consiste à redistribuer ce qui est le plus indispensable. Ces derniers temps, ce sont des poêles à bois et des couvertures. Malheuresement, la demande de tests de grossesse a augmenté dans les cliniques fonctionnant dans les territoires récemment libérés, vu que les femmes ayant vécu l’abus sexuel de la part des soldats russes ont recours à l’aide médicale.

Hanna Butenko a été l’une des rares bénévoles à se rendre dans le sud pendant l’occupation de Kherson et après sa libération. Le gouvernement ukrainien n’est pas toujours en mesure de répondre à tous les besoins immédiats, et des bénévoles comme elle comblent ces lacunes. « Quand je visite nos gars dans un abri et que je regarde autour de moi, je vois : voici mes couvertures, voici mes sacs de couchage, voici nos conserves. Et je comprends que cet abri dépend totalement de notre entrepôt…» 

Mykola Lohvynov, 44 ans, est directeur de l’entreprise d’approvisionnement énergétique de la région de Mykolaïv (Oblteploenergo), et la distribution du chauffage à Mykolaïv fait partie de ses fonctions. Cette année, sa fiche de poste a quelque peu changé, en commençant par le forage de puits d’eau au milieu des rues de la ville jusqu’à la construction de barrages routiers. Un gilet pare-balles se trouve toujours sur le siège arrière de sa voiture, nouvelle habitude qu’il a prise après avoir travaillé sous le feu.

Mykola Logvynov, 44 ans, directeur d’Oblteploenergo de Mykolaïv dans son bureau à Mykolaïv, Ukraine.
Photo: Sasha Maslov

Pendant les deux premiers mois, Lohvynov et son équipe travaillaient dans le bureau. « Nous devions être inventifs », dit-il à propos de cette période. « Et nous voulions que les gens vissent que nous étions là, que nous travaillions, et que nous n’étions partis nulle part. »

La ville de Mykolaïv était coupée de l’eau courante dès le tout début de la guerre, car l’approvisionnement de la ville provenait de la partie de la région de Kherson qui a été occupée jusqu’à la mi-novembre. L’administration de Mykolaïv a trouvé une solution partielle : pomper de l’eau salée du fleuve, la filtrer et faire passer par le réseau de distribution d’eau. Pour l’eau potable, il existe plusieurs autres solutions, dont l’une a été proposée par le bureau de Lohvynov. Lors de chaque forage d’eau qui sera utilisée pour le système de chauffage, ils installent un point de distribution d’eau filtrée où les habitants peuvent venir remplir leurs bouteilles d’eau. Jusqu’à présent, Oblteploenergo a installé plus de 20 points de remplissage. 

Bien que la ville de Mykolaïv ait installé de nombreux puits et équipé des points d’eau où les habitants peuvent avoir accès à l’eau potable, ce n’est toujours pas suffisant. 

Yevhenii Korolkov, 39 ans, volontaire et activiste civil, aide à installer ces stations d’eau potable dont la ville a grand besoin. Les bénévoles ont joué un rôle essentiel dans la réalisation de cette tâche. Par voie de collecte de fonds, ayant trouvé des subventions et en faisant appel à des donateurs privés, ils ont équipé trois nouveaux points avec des puits et des systèmes de filtration élaborés, et envisagent d’en ouvrir quatre autres avant la fin de l’année 2022. 

Evhenii Korolkov, 39 ans, bénévole qui aide à installer des points de distribution d’eau potable à Mykolaïv, Ukraine.
Photo: Sasha Maslov

Yevhenii est un maillon important d’une chaîne complexe de bénévoles, d’organisations et d’efforts communs visant à réaliser des projets comme celui-ci. Ce point d’eau précis a été construit aux frais de l’organisation caritative italienne et du groupe de bénévoles kyiviens appelé Richoutchi, qui a collecté des dons en faisant une randonnée à vélo à travers le pays. 

« Pourquoi est-ce que je fais ça…», dit Yevhenii, « Cela me semble être la bonne chose à faire. »