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La guerre invisible : 8 ans de combats au Donbass

Le Donbass (abréviation du bassin houiller de Donetsk est le nom historique non officiel des régions de Donetsk et de Louhansk en Ukraine. Depuis 2014, ces terres sont le théâtre de l’invasion russe et d’une résistance ukrainienne acharnée. Au cours des 8 ans, Donetsk et Louhansk souffrent à cause des affrontements armés, des bombardements par l’artillerie russe et d’une criminalité croissante dans les zones occupées par les mercenaires soutenus par la Russie et les forces d’occupation russes.

Two boys and a Ukrainian soldier in the city of Popasna
Deux garçons et un soldat ukrainien dans la ville de Popasna, près de la ligne de front du Donbass en 2014. Pour de nombreux enfants ukrainiens, la guerre est une réalité depuis 8 ans, bien avant 2022. Photo : Anatolii Stepanov

L’invasion russe du Donbass a été précédée par la lutte de l’Ukraine pour la démocratie et la liberté lors de la révolution de Maïdan de 2014. Lorsque le président Ianoukovitch, soutenu par le Kremlin, s’est enfui d’Ukraine en raison des protestations massives et des revendications pour l’intégration européenne et l’État de droit, la Russie y a vu une menace pour ses intérêts géopolitiques. Poursuivant la tradition de 30 ans de guerres russes, le régime de Moscou a envahi et annexé la Crimée. Il s’agissait d’une violation sans précédent de la souveraineté et de l’indépendance d’un pays européen depuis la Seconde Guerre mondiale. Enhardie par la réponse relativement modérée de la communauté internationale, la Russie a exacerbé son agression en l’ayant transformé en guerre sanglante dans les régions de Donetsk et de Louhansk.

Beaucoup de mythes et de désinformation entourent l’invasion du Donbass par la Russie, alors examinons les faits vérifiés et l’histoire.

Une brève histoire du Donbass

L’ethnologue et l’historienne Lesia Gasydjak (auteur du livre Le Donbass inconnu : Mythes historiques et réalité culturelle) est l’une des plus grandes spécialistes de la région. Une plongée profonde  dans son histoire fascinante mériterait un article séparé, mais nous allons nous adresser à elle pour présenter les principaux faits :

Monument to John Hughes
Monument à John Hughes à Donetsk contemporain. Photo : Mykhailo Markovskiy
  • Au 15-18e siècle, le Donbass représentait les plaines libres, vers lesquelles les cosaques et les agriculteurs ukrainiens s’évadaient pour établir des villages loin de l’esclavage féodal.
  • Au 19e siècle, la ville de Donetsk (alors nommée Yuzivka ou Hughesivka, en l’honneur de l’industriel gallois John Hughes) est devenue un site d’attraction pour les investisseurs et les ingénieurs britanniques, français et belges qui s’occupaient de la houille et du fer locaux. C’était une ville européenne florissante avec des écoles, des usines de confiserie et une riche culture ukrainienne. 
Yuzivka (historical name of Donetsk city) in the 19th century
Yuzivka (nom historique de la ville de Donetsk) au 19e siècle : il y avait de l’électricité, un télégraphe et une architecture complexe. Photo : Musée ethnographique ukrainien de Donetsk
  • Le pouvoir soviétique a entraîné le déclin du Donbass : dans les années 1930, une famine orchestrée par Staline (Holodomor) a décimé 3 millions 941 mille Ukrainiens dans tout le pays (certaines recherches citent des chiffres plus élevés). En 1933, le régime du Kremlin avait envoyé 147 trains remplis de paysans russes qui se sont installés dans les maisons vides des familles ukrainiennes décédées au Donbass. L’immigration forcée de Russes au Donbass s’est poursuivie jusque dans les années 1960.
  • Pourtant, la région restait ethniquement diverse : de nombreux Ukrainiens ont été déportés d’autres régions du pays vers le Donbass dans le cadre de la répression soviétique, et d’autres minorités (comme les Grecs, les Juifs et les Arméniens) avaient des communautés importantes dans les régions de Donetsk et de Louhansk.

La chronologie de la guerre dans les régions de Donetsk et de Louhansk

FSB colonel Igor Girkin
Le colonel du FSB (prétendument ancien) Igor Girkin est exactement l’homme qui a dirigé les forces spéciales russes en Crimée et ensuite – pendant les combats au Donbass.
Photo : Oleksander Khudoteply/AFP/Getty Images

Le 12 avril 2014.
L’invasion russe a commencé

Igor Girkin (Strelkov), officier du FSB, a franchi la frontière ukrainienne avec un détachement des forces spéciales russes et s’est emparé des villes de Sloviansk, Kramatorsk et Droujkivka. Les criminels locaux et les proxies russes de Donetsk et de Louhansk ont été armés et transformés en formations illégales de rebelles (considérés comme terroristes selon le droit ukrainien et international).

« Je suis vraiment un colonel du FSB, et je ne le cache pas… C’est moi qui ai appuyé sur la gâchette de cette guerre. Si notre unité n’avait pas franchi la frontière, tout aurait échoué, comme à Kharkiv ou à Odessa. C’était pratiquement notre unité qui a commencé cette guerre en cours. »

Igor Girkin dans l’interview aux médias russes, rapporté par Euromaidanpress.

Le 13 avril 2014.
Le Conseil de défense et de sécurité nationale de l’Ukraine annonce l’opération antiterroriste

Pour s’opposer à des groupes armés russes ayant fait irruption dans les régions de Donetsk et de Louhansk et qui terrorisent la population locale et violent les lois ukrainiennes, le Conseil de défense et de sécurité nationale et le Président ont ordonné de déclencher une opération antiterroriste par les Forces armées ukrainiennes. 

Le 11 mai 2014.
Les référendums illégaux sous la menace des armes à feu ont été organisés dans les régions occupées du Donbass

Les référendums illégaux sur ce que l’officier russe du FSB Girkin a appelé l’indépendance du Donbass se sont déroulés de la même manière que ceux de Crimée : sans vote, sans de contrôle de pièces d’identité, avec violation des lois ukrainiennes et internationales, sans observateurs ni décompte valide des voix (les résultats ont été annoncés immédiatement).

Crimea illegal referendum
Un représentant de la soi-disant commission électorale illégale russe en Crimée parle à une femme âgée dans sa maison. Les mêmes méthodes malpropres et illégales ont été utilisées au Donbass. Photo : Oleksandr Khudoteply/AFP

« Je me considère certainement comme un monarchiste. Avant tout, je suis patriote de l’empire [russe] »

a dit Igor Girkin dans son interview à Gazeta TV

Les chaînes publiques nationales russes et leurs analogues étrangères, comme Russia Today, se sont mises à diffuser des mythes propagandistes sur un génocide au Donbass. Ces  mythes redisaient la même désinformation sur le génocide des Russes utilisée pour justifier la guerre brutale en Tchétchénie  (qui a fait entre 90.000 et 300.000 victimes civiles).

Le 13 juin 2014.
Les Forces armées ukrainiennes libèrent Marioupol

Après une opération courte et réussie, l’armée ukrainienne libère la ville de Marioupol des groupes militaires soutenus par la Russie et rétablit (plus ou moins) une vie normale dans la ville.

Le 1 juillet 2014.
Les Forces armées ukrainiennes ont déclenché la contre-offensive

L’armée ukrainienne a réussi à contrer de nombreuses conquêtes de l’invasion russe. Somme toute, en juillet, les Forces armées ukrainiennes ont libéré les districts d’Artemivsk, de Marїnka et de Sloviansk de la région de Donetsk. Dans la région de Louhansk, les combats se sont poursuivis jusqu’au 5 septembre.

Le 17 juillet 2014.
Le vol passager MH17 reliant Amsterdam à Kuala Lumpur a été abattu par un missile russe

Le missile lancé depuis une zone contrôlée par les forces russes a tué 298 personnes (ressortissants des Pays-Bas, de la Malaisie et de 16 autres pays). La procédure judiciaire internationale est toujours en cours, mais elle a permis de trouver des preuves concluantes que l’officier du FSB Girkin en était le principal coupable.

Un guerroyer russe tient une peluche pour enfant trouvée parmi les épaves du vol MH-17. 298 personnes, dont les enfants, sont mortes. Photo : Dominique Faget

August 2014.
Une invasion à grande échelle des Forces armées russes

Face au succès de l’armée ukrainienne contre les formations armées illégales russes, le régime de Moscou a décidé d’intervenir de manière plus agressive. La plupart des analystes militaires estiment qu’environ 8 groupes tactiques de bataillon de l’armée russe ont saisi certaines parties des régions de Donetsk et de Louhansk pour renforcer les proxies russes. Cela a bouleversé le cours des combats au Donbass.

Le 29 août 2014.
L’armée russe a tué 254 soldats ukrainiens (423 disparus) près d’Ilovaїysk

Avec l’invasion de l’armée régulière russe du Donbass, les troupes ukrainiennes étaient encerclées. « Le couloir vert » en vue d’évacuer des défenseurs de l’Ukraine était en cours de négociation. Pourtant, l’artillerie russe a ouvert le feu sur les troupes ukrainiennes malgré les appels à l’évacuation pacifique.

Yaroslav Tynchenko, directeur du musée d’histoire militaire du Ministère de la Défense, note que 254 militaires ukrainiens ont été tués à la suite des bombardements russes, qui ont violé le cessez-le-feu pour l’évacuation, tandis que pendant toute la durée de l’opération militaire d’Ilovaїsk il en a été tué 366.

Ukrainian soldiers trying to evacuate the wounded near Ilovaysk
Les soldats ukrainiens tentent d’évacuer les blessés près d’Ilovaїsk. Photo : EPA

Le 5 septembre 2014.
Signature de l’accord de Minsk I

Le massacre d’Ilovaїsk a été suivi par la signature de l’accord de Minsk I (son point principal consistait à assurer le cessez-le-feu) sous la pression militaire russe. Toutefois, en février 2015, le ministre ukrainien de la Défense a indiqué que les forces russes avaient ouvert le feu sur la partie ukrainienne plus de 4000 fois, au mépris total de l’accord. Les bombardements du Donbass par l’artillerie russe basée de l’autre côté de la frontière ont continué à tuer les Ukrainiens pendant toute la durée de la guerre.

Le 19 septembre 2014.
Il a été signé le mémorandum portant, notamment, sur la création de la zone de cessez-le-feu

L’Ukraine, la Russie et les représentants de l’administration d’occupation russe au Donbass signent le mémorandum de suivi à l’accord de Minsk qui définit une zone de sécurité de 30 kilomètres où l’utilisation de l’artillerie ou de l’aviation n’est pas autorisée. Chaque partie a accepté de retirer les armes lourdes (capables de tirer à grande distance) d’au moins 15 km de la ligne de démarcation. La Russie a également promis de fermer sa frontière pour empêcher le passage de matériel militaire ou de troupes.

Cependant, les bombardements du Donbass par les forces russes ont continué en contravention au cessez-le-feu. L’utilisation d’armes lourdes (interdites par l’accord) par la partie russe dans la zone de 15 km s’est poursuivie comme auparavant. La mission de surveillance de l’OSCE a enregistré de nombreux véhicules lourds et des hommes en uniforme militaire entrer en Ukraine à travers la frontière que la Russie avait promis de fermer.

Le 31 janvier 2015.
Les séparatistes soutenus par la Russie exigent que les forces ukrainiennes se retirent. Le Président ukrainien demande de l’aide internationale

Les forces terroristes du Donbass soutenues par la Russie ont refusé de reconnaître le mémorandum à l’accord de Minsk I portant sur la démarcation  et ont exigé que les forces ukrainiennes cessent leurs opérations défensives. Les guerriers soutenus par la Russie ont poursuivi leur agression. Au fond, il s’agissait d’une exigence d’accepter la violence sans aucune défense.

Le président Porochenko demande à la communauté internationale de fournir une aide militaire pour arrêter l’avancée des Russes.

Janvier – février 2015.
La bataille pour l’aéroport de Donetsk s’intensifie

Aleksandr Zakharchenko, chef autoproclamé de l’administration d’occupation russe au Donbass, a entrepris de saisir l’aéroport. Cette nouvelle agression a complètement détruit l’accord de Minsk I.

Les combats (du stade initial de la défense à l’attaque finale de Zakharchenko) ont duré 242 jours et sont devenus le symbole du courage des soldats ukrainiens, pareil à celui des défenseurs de Mariupol en 2022. Les défenseurs de l’aéroport ont tenu bon devant la supériorité numérique et la puissance de feu de la Russie, à la suite de quoi ils ont été surnommés les cyborgs par les Ukrainiens en raison de leur endurance et de leur habileté. Finalement, les forces russes ont brutalement bombardé l’aéroport et mis fin au siège.

Les cyborgs ukrainiens défendent l’aéroport de Donetsk. Beaucoup ne reviendront pas vivants. Photo : Sergey Loiko

Plus de 200 personnes ont été tuées et 500 ont été blessées. De nombreux Ukrainiens ont été faits prisonniers.

The control tower of the Donetsk airport at the height of the fighting for the Donetsk airport. A symbol of the heroic defense of the airport. Ukraine, October 2014. Photo: Reuters

16 janvier – 18 février 2015.
La bataille du Donbass pour Debaltsevé

La bataille du Donbass pour l’arc de Debaltsevé (qui comprenait 4 villes) s’est échauffée entre les défenseurs ukrainiens (2500 soldats) et les militaires russes professionnels accompagnés de séparatistes armés (environ 17.000 soldats).

wounded Ukrainian woman
Cette femme est l’une de ceux dont l’appartement a été détruit lors de la sois-disant  poche de Debaltsevé. Photo : UNIAN.

Comme auparavant, les soldats professionnels russes ont été le moteur de la guerre. Des experts militaires ont trouvé des preuves de la présence de troupes régulières russes qui agissaient activement au Donbass à partir de 2014 : au minimum la 61e brigade de l’infanterie de marine et la 200e brigade de fusiliers motorisés de la flotte russe du Nord. Il y a de fortes raisons de penser que nombre de soi-disant rebelles locaux étaient, en fait, des militaires russes sans uniforme.

Des parachutistes du 331e régiment aéroporté de la Garde russe capturés près du village de Dzerkalné, le 24 août 2014. Source : Hromadske.

Le 12 février 2015.
L’accord de Minsk II

Dans les combats acharnés, les troupes ukrainiennes ont perdu certaines positions. Ainsi, lors des combats pour Lohvinové, l’armée ukrainienne s’est retrouvée dans une poche, d’où il était assez difficile de retirer les troupes. Ces événements ont conduit à l’accord de Minsk II.

Février 2015.
Échec de l’accord de Minsk II, guerre de positions

L’invasion de Donetsk et de Louhansk par la Russie et l’occupation de certaines parties de leurs régions se sont transformées en une guerre de positions de longue durée. L’accord de Minsk II a été violé à plusieurs reprises par la partie russe, notamment par les tirs d’artillerie depuis les territoires occupés et de derrière la frontière russe.

À l’été 2017, 34 000 soldats ukrainiens défendaient l’est de l’Ukraine dans le cadre de l’opération antiterroriste.

Ukrainian soldier
Le soldat ukrainien Vova sur l’emplacement de combat au Donbass, 2021. Photo : Oleksandr Klymenko, Reuters

25 novembre 2018 – 23 février 2022.
Blocus de la mer d’Azov, escalade russe

Le 25 novembre 2018, les garde-côtes du Service fédéral de sécurité (FSB) russe ont mitraillé trois navires de la marine ukrainienne et les ont capturés. La mer d’Azov a été bloquée. 

En 2019, en essayant d’obtenir un autre cessez-le-feu, l’Ukraine a accepté de retirer ses troupes de certaines positions au Donbass. La Russie a fait le contraire : elle n’a respecté aucun accord et a déplacé davantage de troupes de Russie et de Biélorussie vers la frontière ukrainienne.

Russian proxies holding the police department in Sloviansk
Les proxies russes retiennent le département de la police à Sloviansk, 2014. Photo : Focus.ua

Conséquences et pertes de la guerre dans les régions de Donetsk et de Louhansk

L’officier du FSB Girkin a lui-même reconnu que l’invasion russe avait transformé les parties temporairement occupées des régions de Donetsk et de Louhansk en un terrain vague criminel. Les Nations unies ont fait état d’une illégalité croissante, ayant enregistré les cas de meurtres prémédités, de tortures et d’enlèvements commis par les forces armées régulières russes qui avaient occupé certaines parties du Donbass. 

Une militaire s’agenouille devant le mur du souvenir des héros tombés à Kyiv, représentant les défenseurs de l’Ukraine tués pendant la guerre depuis 2014. Photo : Slava Ratynski

L’agression russe de 2014 à 2021 au Donbass a fait plus de 14.000 Ukrainiens tués (au moins 3375 civils), plus de 1,8 million de réfugiés internes, 251 otages détenus dans les territoires occupés et 410 personnes disparues.

Ivan Shovkoplias, consultant en communication, volontaire pour les médias ukrainiens