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En temps de guerre Explainers

La bravoure face à la terreur : les attaques de la Russie contre le réseau électrique ukrainien

Salle d’opération de chirurgie cardiaque à Lviv.
Photo : Petro Chekal

Par une froide soirée de novembre, l’électricité a été coupée dans la salle d’opération du Centre de cardiologie pédiatrique et de chirurgie cardiaque de Lviv. Trois chirurgiens se tenaient debout dans une obscurité presque totale. Les générateurs de secours ont démarré en permettant l’alimentation de l’équipement médical et l’éclairage minimal nécessaire à l’opération. Les médecins ont poursuivi leur travail pour sauver la vie de l’enfant.

Pour eux, comme pour le reste du pays, cela fait plus d’un mois que les missiles russes attaquent massivement les infrastructures civiles ukrainiennes.

La terreur russe sur fond de victoires militaires ukrainiennes

Le 10 octobre, Oksana Leontieva allait au travail en voiture et traversait le carrefour le plus fréquenté au cœur même de Kyiv ; médecin, elle se rendait au plus grand hôpital pour enfants de la ville. Sa voiture a été frappée par un missile de croisière russe. Oksana n’avait que 36 ans. Elle est morte au début d’une nouvelle campagne de terreur de la Russie contre les civils ukrainiens.

Dans tout le pays, les gens ont passé ce lundi sans électricité, se réfugiant dans des abris anti-bombes, quand il pleuvait des roquettes sur les installations énergétiques. La plupart des gens n’ont pas pu accéder à internet car les tours de téléphonie mobile étaient hors tension. Même les appels téléphoniques ordinaires étaient presque impossibles. De nombreuses régions du pays ont été privées d’eau courante.

Des habitants de Kyiv rendent hommage sur la tombe d’Oksana Leontieva, tuée en octobre par des frappes de missiles russes.
Photo : Brendan Hoffman

Cette atmosphère tendue contraste nettement avec les sourires et la joie des habitants de Kherson libérée, qui accueillaient, le 11 novembre, avec des drapeaux, des chants et des larmes de joie, l’armée ukrainienne qui était de retour. Pour eux, les événements qui se déroulaient dans le reste du pays ont été un enfer familier, car, outre les pratiques de répression et de torture à l’égard de la population locale, l’armée russe a également fait sauter la plupart des installations électriques et hydrauliques de Kherson. La ville s’est trouvée dans un état de crise humanitaire. Pourtant, de nombreux habitants ont dit dans des interviews après des mois d’occupation russe : « On s’en fiche. Ce qui compte, c’est qu’on soit libres ».

Une femme à Kherson saluant les Forces armées de l’Ukraine qui libèrent la ville.
Photo : Yevhenii Zadorozhnii

Des centaines de missiles russes lancés, des millions d’Ukrainiens privés d’électricité et d’eau

La Russie a eu recours à une nouvelle campagne totale de terreur contre les civils, considérée par beaucoup comme une vengeance pour la libération de Kherson par les Ukrainiens. Incapable de réussir sur le champ de bataille, le Kremlin a mis en œuvre une nouvelle tactique qui consiste à forcer l’Ukraine à s’asseoir à la table des négociations par voie de bombardement massif d’installations électriques, de distribution d’eau et de chauffage du pays au seuil de l’hiver. Les officiels russes déclarent ouvertement que « si le gouvernement ukrainien veut protéger sa population, il doit accepter les demandes formulées par la Russie ».

Le 10 octobre, l’armée russe a lancé 83 missiles de croisière. Le nombre de crête suivant a été de 96 roquettes le 15 novembre. Chaque missile coûte entre des centaines de milliers et des millions de dollars, mais la Russie n’a pas lésiné sur les fonds pour priver d’électricité les hôpitaux, les écoles et les maisons. Au cours des premiers jours de novembre, environ 4,5 millions d’Ukrainiens ont été privés d’électricité en raison du feu de barrage incessant par armes de haute précision. Ces chiffres vont augmenter significativement.

De la fumée s’élève au-dessus du site de l’attaque au missile dans le centre-ville de Kyiv, le 10 octobre.
Photo : Finbarr O’Reilly

Alors que les forces ukrainiennes de défense anti-aérienne ont fait preuve d’une efficacité de 70 à 90 % dans l’abattage de cibles qui se rapprochent, les roquettes russes restantes et les drones Shahed de fabrication iranienne ont causé d’horribles dégâts aux infrastructures civiles, faisant des dizaines de victimes (tant parmi les passants que parmi les secouristes). Après le 10 octobre, la terreur a continué :

  • les 17, 18 et 19 octobre la défense anti-aérienne ukrainienne a abattu 27 drones iraniens, 7 missiles de croisière russes et un bombardier SU-25
  • entre le 27 et le 31 octobrela défense anti-aérienne ukrainienne a abattu 44 missiles de croisière russes X-101/X-555, un hélicoptère d’attaque KA-52 et un bombardier SU-25
  • le 15 novembre75 missiles de croisière russes, 10 drones iraniens, 2 drones d’attaque russes abattus à travers le pays
  • le 17 novembre4 missiles de croisière X-101, 2 missiles de croisière X-59, 5 drones iraniens
  • le 23 novembre51 missiles de croisière Kalibr, 5 drones d’attaque russes

Ces chiffres ne montrent que des cibles russes abattues vérifiées. Ils n’expriment pas la peur et la souffrance causées à l’Ukraine par l’armée russe.

Des habitants de Kyiv qui s’abritent dans un garage pendant des attaques terroristes russes.
Photo : Yulia Kochetova

Lorsque j’ai commencé à écrire cet article (les 23 et 24 novembre), l’Ukraine a subi l’attaque de missiles la plus brutale à ce jour, qui a provoqué l’arrêt de l’approvisionnement en électricité par les centrales nucléaires du pays (normalement, celles-ci produisent à peu près la moitié de l’électricité ukrainienne). Avant cette attaque, le gouvernement ukrainien avait déclaré qu’environ 50 % du réseau électrique du pays avait été endommagé. La prochaine évaluation peut être plus désastreuse.

Mercredi, au moment où j’étais assis devant mon ordinateur, le son produit par la défense anti-aérienne ukrainienne a retenti tel un coup de tonnerre dans mon quartier résidentiel. Les fenêtres ont vibré. L’eau et l’éclairage dans l’appartement ont cessé. Cela m’était familier. Certains se sont précipités vers les abris. D’autres ont poursuivi leurs affaires quotidiennes. Pourtant, tout le monde savait qu’avec chaque attaque les conséquences devenaient plus destructrices, et que davantage de vies étaient perdues.

Kharkiv, Lviv, Poltava, Tchernihiv – des coupures de courant cycliques ont plongé tout le pays dans l’obscurité, l’incertitude et la situation tendue. La plupart de la nation de 40 millions s’est trouvée sans lumière, sans chauffage, sans couverture mobile ni eau. Isolée, sans possibilité de téléphoner ou d’envoyer des SMS à leurs proches.

Des Ukrainiens protestent contre l’utilisation de drones iraniens dans la campagne de terreur par la Russie, devant l’ambassade d’Iran à Kyiv.
Photo : Serhii Nuzhnenko / Radio Liberty

Selon les estimations du service de renseignement militaire ukrainien, la Russie nécessite environ 7 à 10 jours pour amasser un autre stock de missiles de croisière. Les Ukrainiens travaillent, vivent et s’adaptent en se préparant à ce qui pourrait arriver demain ou la semaine prochaine. Le 28 novembre, un navire de guerre russe transportant 8 roquettes Kalibr a été repéré dans la mer Noire : c’est un signe que de nouvelles vagues de brutalité sont attendues.

La désobéissance et la détermination ukrainiennes que les bombardements russes n’ont pu ébranler

Comme pendant les mois précédents de la guerre, les Ukrainiens ne se rendent pas : ils s’organisent, se préparent à l’hiver et se soutiennent face à la campagne de terreur la plus massive depuis la Seconde Guerre mondiale. Le commerce continuent de fonctionner grâce l’alimentation de magasins et de cafés avec des générateurs à pile à combustible, et les autorités municipales ouvrent des sites d’urgence appelés Points d’invincibilité, dans lesquels il y a du chauffage, de l’eau et la possibilité de charger les téléphones portables pour les citoyens se trouvant en difficulté.

Le plus grand service postal privé ukrainien Nova Poshta a rendu ses bureaux indépendants du réseau électrique afin de livrer des colis vitaux aux Ukrainiens. Rozetka (équivalent ukrainien d’Amazon) a créé des centres d’achat et de livraison de colis autonomes qui laissent entrer toute personne qui est en quête de chaleur et de lumière.

Des habitants de Kherson dans un Point d’invincibilité organisé par le gouvernement.
Photo : Lynsey Addario

Une fois de plus, les médecins et les équipes médicales d’urgence ont été salués comme des héros aux côtés des soldats ukrainiens. Les employés des centrales électriques, les ingénieurs et les électriciens risquent leur vie presque tous les jours pour assurer l’approvisionnement  en électricité et en chaleur. Ils travaillent à des températures au-dessous de zéro et en grand danger, vu que la Russie continue de faire déverser la pluie mortelle depuis le ciel. Dans tout le pays, les chirurgiens opèrent dans la pénombre, et les médecins traitent les patients en état critique quelles que soient les circonstances.

Les médecins de Kherson opèrent un garçon de 13 ans pendant la coupure de courant.
Photo : Bernat Armangue

L’humeur générale dans tout le pays est celle d’une désobéissance inébranlable. Une vague de bots et de trolls russes rémunérés par la propagande gouvernementale a inondé les médias sociaux ukrainiens, en cherchant à indisposer les Ukrainiens contre leur gouvernement afin de forcer ce dernier à négocier avec la Russie. La plupart du peuple ukrainien s’est moquée d’eux. Leurs tentatives incompétentes de manipulation ont été transformées en mèmes internet. Le prix de la liberté reste élevé. Pourtant, les Ukrainiens sont plus que jamais déterminés à ne pas reculer dans leur lutte pour la liberté, l’identité et la dignité.

Les adolescents dans la ville de Kherson nouvellement libérée. Un placard laissé par l’armée russe dit « Kherson est avec la Russie pour toujours ».
Photo : Marc Brennets

Quelle est la suite de la campagne de terreur de la Russie ? Et comment la communauté internationale peut-elle venir en aide ?

L’Ukraine continue de faire office d’un bouclier contre la terreur totalitaire qui s’efforce de retourner en Europe. Comme le montre l’infographie du ministère de la Défense de l’Ukraine ci-dessous, ce serait une erreur de penser que les munitions de la Russie sont sur le point de s’épuiser.

Malgré l’effondrement de son économie et de sa logistique, malgré son incompétence militaire légendaire, la Russie dispose toujours d’une réserve importante de missiles de précision de fabrication soviétique (la plus importante – environ 7.000 vieilles roquettes S-300). Le plan actuel de Moscou est d’utiliser cette réserve pour temporiser moyennant des négociations sous la menace d’une arme… et d’utiliser ce temps pour regrouper son armée. Cela provoquerait une terrible escalade de la violence militaire, car les forces russes pourraient cesser la reculade et donner la riposte avec une vigueur renouvelée. Cela prolongerait la guerre et la rendrait plus sanglante.

Alors, que les alliés de l’Ukraine (tant les officiels que les citoyens ordinaires) peuvent-ils faire pour empêcher une nouvelle étape de l’agression militaire russe ?

  • Fournir une défense antimissile et une aide militaire. C’est assez simple. La défense anti-aérienne est nécessaire pour protéger les vies civiles. L’aide militaire est nécessaire pour s’assurer que l’armée russe n’est pas en mesure de se renouveler et de prolonger la guerre.
  • Fournir une aide économique et humanitaire. L’Ukraine paie un prix terrible pour prévenir les ambitions impérialistes russes en Europe. Une partie de ce prix est l’économie de guerre, soit détruite. Les temps sont durs pour le monde entier, mais maintenant, le principal coup sanglant pèse lourdement sur le budget de l’État, les entreprises et les gens ordinaires en Ukraine. Le prix à payer pour la sécurité de l’Europe aujourd’hui, c’est une famille ukrainienne qui essaye de survivre à la guerre. 
  • Avant tout, faire preuve de résilience et de courage. L’objectif de la terreur russe est de briser la résistance non seulement de l’Ukraine, mais aussi de ses partisans dans la communauté mondiale. La stratégie de Poutine est fondée sur la peur, l’inconfort et la pression psychologique plus que sur la victoire physique.

Si le monde fait face au chantage et à la violence, les tactiques du Kremlin n’auront aucune chance de renverser la situation.