à la Nouvelles & histoires
Sécurité globale Longreads

Guerre contre la nature : les dégâts environnementaux de l’invasion totale de l’Ukraine par la Russie

Bomb tracks on the Ukrainian field
Un champ près de Sloviansk, dans l’est de l’Ukraine, presque aucune terre n’est épargnée par l’artillerie russe. Photo : Maxar technologies, société de technologie spatiale

La guerre russe en Ukraine a causé d’énormes dommages à la population et aux infrastructures ukrainiennes, dont l’ampleur est difficile à calculer pour l’instant. Et si les infrastructures endommagées sont visibles ici et maintenant, les dommages environnementaux sont plus difficiles à évaluer et leurs conséquences peuvent durer depuis des générations. Toutefois, des spécialistes travaillent déjà à documenter le préjudice écologique afin d’obliger la Russie à payer tous les dommages causés par sa guerre. Voyons donc comment la guerre affecte l’environnement.

Zebras in Askania
Askania-Nova est une réserve de biosphère unique en son genre (128 miles carrés, soit environ la taille de la ville de Philadelphie), aujourd’hui sous occupation russe dans la région de Kherson, dont les ressources destinées à prendre soin des dizaines d’espèces provenant du monde entier s’épuisent. Photo : Administration d’Askania-Nova

Au début du mois de mars, l’Inspection nationale de l’environnement de l’Ukraine a signalé cinq cas de dommages massifs causés aux ressources terrestres de l’Ukraine, qui nous coûteront 77 millions de dollars au total. En moins d’un mois de guerre à grande échelle, l’Ukraine a perdu ses ressources en eau d’un montant de plus de 20 millions de dollars, lesquelles ressources ont été, au fond, volées du réservoir de Kakhovka par l’armée russe après la prise du canal de Crimée du Nord. Selon le Ministère de la protection de l’environnement et des ressources naturelles, la guerre a causé une pollution atmosphérique équivalente à celle produite par une usine métallurgique pendant une année entière de son fonctionnement.  

L’équipe de l’ONG Ecoaction a documenté plus de 240 cas de dommages environnementaux potentiels par suite de la guerre, notamment le bombardement d’objets industriels et de dépôts pétroliers, susceptibles d’aboutir à une pollution environnementale, à la violation de la sécurité nucléaire dans les centrales nucléaires de Tchornobyl et de Zaporijjia, à la pollution des mers par le pétrole, etc. Les données ont été recueillies auprès de sources publiques et sont désormais représentées sur la carte en ligne, qui est continuellement mise à jour. Le plus grand nombre de ces cas a été documenté dans les régions de Louhansk, Kyiv et Kharkiv.

Bombardement de dépôts de pétrole 

Smoke from shelling in Ukraine
Raffinerie de pétrole près de Lyssytchansk, dans l’est de l’Ukraine, bombardée par l’armée russe. Photo : Paweł Pieniążek

Dès les premiers jours de la guerre, l’agression russe s’est concentrée sur la destruction des entrepôts de carburant. Au 10 mai, les dommages de la destruction de 27 dépôts de pétrole étaient estimés à 227 millions de dollars. Le 27 février et le 12 mars, un dépôt de pétrole dans le village de Kriatchky, près de Kyiv, a explosé après des attaques à la roquette. Le dommage environnemental par suite de ces incidents est estimé à 25 milliards de dollars.

Le 3 mars, six réservoirs de carburant se sont enflammés dans le dépôt pétrolier de Tchernihiv. Pendant deux mois, des explosions dans des installations pétrolières ont été signalées dans tout le pays : dans les régions de Jytomyr, Soumy, Louhansk, Lviv, Rivné, Odessa, Dnipropetrovsk et Zaporijjia et à la Volynie.

Les incendies dans les dépôts pétroliers entraînent le rejet dans l’air de suie, de dioxyde de soufre, d’oxydes d’azote, de métaux lourds, de dioxyde de carbone et d’autres émissions nocives. Les produits de combustion affectent la santé humaine et peuvent pénétrer dans le sol et empoisonner les eaux de surface et souterraines. En outre, ces incendies peuvent provoquer des pluies acides, car le dioxyde de soufre et l’oxyde d’azote sont susceptibles de réagir avec la vapeur d’eau et produire des acides sulfurique et nitrique.  

Attaques contre des installations industrielles

A chemical plant is on fire due to the war in Ukraine
Explosion à l’usine chimique de Sumykhimprom. Photo : Service d’urgence de l’État de l’Ukraine

Malheureusement, ce n’est pas la fin. Les occupants russes attaquent les installations industrielles, notamment les usines chimiques et métallurgiques, ainsi que les entrepôts d’engrais, de peintures, de vernis, etc.  

Le 18 mars, des entrepôts contenant 200 tonnes de peintures et de vernis ont été incendiés après une attaque russe à Soumy. Le 21 mars, une fuite d’ammoniac s’est produite dans l’usine chimique Sumykhimprom, à cause de quoi a eu lieu une pollution dans le village voisin de Novoselytsia. Le Service d’urgence de l’État de l’Ukraine a neutralisé le nuage d’ammoniac.

Red ammonia cloud
Un nuage d’ammoniac rouge, haut de plusieurs centaines de mètres, s’élève au-dessus de Kramatorsk après que l’armée russe a bombardé l’usine de la ville. Le gaz ammoniac est très toxique pour la plupart des organismes vivants. Son action peut entraîner la cécité, des lésions pulmonaires ou la mort. Photo : Administration régionale de Donetsk

Des fuites d’acide nitrique ont été documentées à deux reprises dans la région de Louhansk : le 5 avril, à Roubijné, et le 8 avril, près de Koudriachivka et Varvarivka. Les vapeurs d’acide nitrique irritent les voies respiratoires et provoquent des étourdissements, de la somnolence, des symptômes de bronchite, des maux de tête et des lésions oculaires, qui peuvent même entraîner une perte de la vue.

Le 10 avril, la région de Kherson a été au bord d’une catastrophe écologique à cause de la mort de 4 millions de poulets à la ferme avicole de Tchornobaïvka. Les occupants ont endommagé la centrale électrique locale et empêché le personnel de nourrir les volailles. Le 2 mars, l’agresseur a employé la même tactique dans trois autres fermes avicoles : deux dans la région de Kharkiv et une dans celle de Kherson.    

Le 11 mai, un entrepôt contenant du nitrate d’ammonium dans la région de Donetsk a été bombardé. Les citoyens ont été demandés de fermer leurs fenêtres pendant 24 heures pour éviter l’empoisonnement.

Occupation des centrales nucléaires de Tchernobyl et de Zaporijjia 

Mykola Bespaly, director of the Central Analytical Laboratory in Chornobyl
Mykola Bespaly, directeur du Laboratoire central d’analyse de Tchornobyl, donne une interview après la libération de la centrale. Il raconte comment l’armée russe a volé ou détruit une quantité colossale d’équipements cruciaux nécessaires à la maintenance de la centrale. Photo : Kasia Strek pour le Washington Post

La saisie des centrales nucléaires ukrainiennes menace non seulement l’Ukraine mais aussi la sécurité environnementale du monde entier. La centrale nucléaire de Tchornobyl a été occupée pendant plus d’un mois. Le 9 mars, les Russes ont endommagé une ligne électrique et mis la centrale hors tension. Les systèmes de refroidissement qui empêchent le combustible nucléaire usé dans les piscines de chauffer ont cessé de fonctionner sans énergie. Cela pourrait provoquer une surchauffe des déchets nucléaires et de l’eau dans les piscines, ce qui pourrait entraîner une évaporation et le rejet de substances radioactives dans l’environnement.

Lisez ici la réponse internationale au terrorisme nucléaire de la Russie.

A destroyed bridge near Chornobyl
Un pont près de Tchornobyl, qu’on a fait sauter pendant l’occupation russe de la centrale nucléaire. Photo : Kasia Strek pour le Washington Post

Ces substances auraient pu être emportées par le vent sur le territoire du Bélarus, de la Russie et d’autres pays d’Europe. Heureusement, les experts ukrainiens ont réussi à réparer la ligne électrique. Le 31 mars, l’Agence nationale ukrainienne chargée de la gestion de la zone d’exclusion a signalé que les occupants avaient quitté la zone de Tchornobyl. Malheureusement, le terrorisme nucléaire russe se poursuit sur le site de la plus grande centrale nucléaire d’Europe

La centrale nucléaire de Zaporijjia est toujours sous le contrôle de la Russie, qui ne cesse de menacer la sécurité nucléaire mondiale. Notamment, depuis le début de l’occupation, plusieurs incidents ont été documentés à la centrale, dont des incendies, des explosions de munitions russes et des dommages aux lignes électriques. Un danger particulier pour la sécurité nucléaire constituent les missiles de croisière russes qui ont volé extrêmement près de la centrale nucléaire de Khmelnytsky le 16 mars, de celle de Pivdennooukraïnsk le 25 mars et de celle de Zaporijjia le 26 mars.

Vous pouvez retrouver l’histoire de l’occupation de la centrale nucléaire de Tchornobyl dans notre article dédié à ce sujet.

Contamination massive par des explosifs 

Les démineurs ukrainiens travaillent sans relâche depuis le début de la guerre. Des dizaines de milliers de bombes et d’obus non explosés doivent être neutralisés pour sauver la vie des gens et permettre aux agriculteurs de récolter la moisson. Photo : Julia Kochetova

Du 24 février au 25 mai, le Service d’urgence d’État de l’Ukraine aurait désarmé presque 121.000 engins explosifs et plus de 600 kilos de substances explosives, dont 1978 bombes d’aviation. Au total, l’agresseur a lancé 2275 roquettes sur l’Ukraine, visant spécifiquement différents entrepôts de munitions pour épuiser les réserves ukrainiennes. Ces types d’explosions peuvent entraîner des émissions de suie, de carbone, de plomb, de leurs composés et d’autres polluants dans l’atmosphère.

CJ, démineur britannique se portant volontaire en Ukraine, déclare : « Nous [notre équipe] avons cessé de compter le nombre d’explosifs que nous avons trouvés. » Photo : Liam Kennedy

Les explosions et la propagation des restes de munitions peuvent également entraîner des risques pour l’environnement et produire des effets aigus et chroniques sur la santé. Les restes de projectiles sont principalement composés de fer et de carbone, mais contiennent également du soufre et du cuivre. En pénétrant dans le sol, ces substances polluent l’eau et empoisonnent ensuite les personnes et les animaux.

Pollution de l’eau et impacts sur l’approvisionnement en eau

Pendant l’échec de la guerre-éclair russe contre Kyiv, à cause des combats a été endommagé le barrage situé près du village de Demydiv. La rivière Irpin a inondé plusieurs villes voisines, entraînant des conditions de vie terribles et la pollution de l’eau. Photo : Danil Pavlov

L’endommagement des objets municipaux et des infrastructures entraîne une pollution de l’eau, ce qui met en danger l’environnement et la santé publique. Le 14 mars, la Russie a bombardé les stations d’épuration des eaux usées dans la ville de Vasylivka, dans la région de Zaporijjia. La station de pompage a été détruite, et les eaux usées se sont déversées directement dans le fleuve Dnipro sans aucun filtrage. Les eaux non filtrées contiennent de nombreux composés organiques, des œufs d’helminthes, des bactéries pathogènes, des sulfates, des chlorures et d’autres substances nocives susceptibles de provoquer une prolifération d’algues à grande échelle dans le fleuve Dnipro et la mer Noire quand il fera plus chaud. 

Dans un autre cas, les débris d’un missile de croisière russe ont endommagé 6 réservoirs d’engrais organiques dans la région de Ternopil, libérant des produits chimiques dans l’environnement. L’Inspection nationale de l’environnement de l’Ukraine a signalé un niveau dangereux de concentration d’ammoniac dans la rivière Ikva : il était 163 fois supérieur au maximum de concentration admissible de cette substance. Un nombre anormal de poissons morts a été enregistré dans la rivière, et il a été interdit à la population d’utiliser l’eau des puits en raison d’un risque d’empoisonnement.

Le 8 mai, après le bombardement de l’entreprise municipale de distribution d’eau du district de Popasna, il a été endommagé sa station de filtrage. Un million de personnes se retrouvent sans accès à l’eau potable. L’approvisionnement ne pourra être renouvelé qu’après la fin des hostilités.

Impact sur la faune et les réserves de biosphère

La réserve Askania-Nova de Kherson compte 260 employés qui veillent au bien-être des animaux. Ils paient actuellement tout cela de leur poche et avec l’aide de dons. La situation est désespérée. Photo : Administration d’Askania-Nova

Cette guerre ne pollue pas seulement notre environnement, mais affecte  directement la faune ukrainienne elle aussi. Selon les experts, 44 % des zones sauvages les plus précieuses se sont transformées en zones de guerre ouverte. Il est toujours impossible d’aider les animaux et les écosystèmes en raison de l’occupation russe. Ces territoires sont d’importance cruciale pour préserver la biodiversité et lutter contre la crise climatique. Les habitats ou pâturages de certaines espèces rares et endémiques se trouvent également au milieu de zones de guerre, ce qui signifie que leur survie est menacée : steppes non cultivées, pentes de craie dans la région de Donetsk, habitats côtiers dans les régions du sud et marécages dans le nord. 

Le déplacement de machines lourdes, la construction de fortifications et les batailles actives endommagent le sol. Cela entraîne une dégradation de la végétation et aggrave l’érosion éolienne et hydrique. La guerre perturbe la vie des animaux sauvages : ils meurent ou tentent de fuir les zones de guerre. Les incendies dans les écosystèmes, causés par les bombardements, constituent également une grave menace. Le Service d’urgence d’État de l’Ukraine ne peut pas apporter l’aide nécessaire et éteindre les incendies sur les territoires occupés par les Russes. Nous avons déjà perdu des milliers d’hectares (des centaines de miles/kilomètres carrés) de forêts de Polissia et de Slobojanschyna. Les images satellites ont documenté de nombreux incendies de forêt, notamment dans la région de Tchornobyl.

Impact sur l’écosystème marin 

Dead Black Sea Harbour
Marsouin commun de la mer Noire mort  sur la côte de la région d’Odessa. Photo : Ivan Palachkov

La guerre navale affecte également l’environnement. Les écosystèmes marins de la mer d’Azov et de la mer Noire souffrent des mines navales, des navires coulés, des dommages causés aux infrastructures littorales et de la pollution chimique de l’eau de mer. Les troupes russes attaquent les infrastructures portuaires et les navires ancrés sur les côtes de la mer Noire et de la mer d’Azov, ce qui entraîne une pollution de l’eau et la propagation des substances toxiques dans la mer. Les produits pétroliers nuisent à la biocénose marine en formant des pellicules à la surface de l’eau et en perturbant les échanges naturels d’énergie, de chaleur, d’humidité et de gaz entre la mer et l’atmosphère. Qui plus est, ils ont un impact direct sur les conditions physico-chimiques et  hydrologiques, en tuant les poissons, les oiseaux marins et les micro-organismes.  

Du 26 au 28 mars, des mines navales dérivantes, mouillées par l’armée russe, ont été découvertes dans la mer Noire près de la Turquie et de la Roumanie. Ces mines mettent en danger la navigation, ainsi que la vie marine. On a déjà signalé la mort de mammifères aquatiques (dauphins, marsouins, etc.), vraisemblablement à cause de la guerre, de puissants missiles ou de la désorientation causée par les sonars.

Le croiseur de la Marine russe Le Minsk. Douze navires russes, dont d’énormes croiseurs comme celui-ci, continuent de polluer la mer Noire tout en bloquant les ports ukrainiens. Photo : Getty Images

Les ornithologues soulignent également que le littoral de la mer d’Azov et de la mer Noire joue un rôle important dans la préservation des populations de nombreuses espèces d’oiseaux en Europe. Aujourd’hui, les services de protection de l’environnement ne sont pas en mesure de remplir leurs fonctions, car certaines parties du littoral sont temporairement occupées par l’armée russe. En outre, de nombreuses trajectoires de vol des oiseaux se trouvent au-dessus des zones de guerre. Les changements forcés d’itinéraires de vol et la perte d’aires de repos peuvent entraîner un épuisement dangereux des oiseaux, et les tirs et les bombardements peuvent causer leur mort directe. Ces facteurs perturbent l’environnement normal des oiseaux et peuvent avoir un impact sur leur survie et leur reproduction.

Tous ces faits ne représentent qu’une infime partie des dommages causés à l’écologie et à la nature ukrainiennes par l’agression russe. Il est également impossible d’évaluer ou de vérifier ce qui se passe dans les territoires temporairement occupés, car l’armée russe bloque tous les accès.

On ne pourra réaliser toute l’envergure des dommages environnementaux que lorsque l’Ukraine sera complètement libérée de l’armée d’occupation. Même alors, les conséquences retentirons sur l’écologie ukrainienne et européenne pour les années à venir. Pour protéger l’environnement et rétablir ce qui a été détruit, l’Ukraine a besoin du soutien du monde entier pour remporter sa victoire.

Pour les gens, pour la paix et pour la nature.

Maryna Ratushna, coordinatrice de la pollution industrielle, ONG Ecoaction