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La culture en flammes Explainers

Décolonisation culturelle : Pourquoi les rues ukrainiennes sont-elles rebaptisées et les monuments aux personnalités russes sont-ils démantelés dans les villes ukrainiennes ?

Contrairement à une conviction trompeuse répandue, la culture n’existe jamais tout à fait « en dehors » de la politique. Qu’un artiste travaille directement pour les autorités, qu’il agisse en tant que moyen de soft power ou qu’il propage simplement certaines valeurs et certains récits. Et à travers les siècles, la Russie utilise sa culture à des fins militaires, tout comme elle l’a fait avec la langue et l’histoire.

Vous râlerez [sur le lit de mort]
en griffant le bord d’un matelas coriace les strophes de Pouchkine,
et non les bobards de Taras [Chevtchenko].

Ces lignes ont été écrites par Joseph Brodsky, poète russe qui avait émigré d’URSS, avait reçu une grande reconnaissance à l’étranger et avait remporté le prix Nobel de littérature en 1987. Même après 20 ans passés loin de la Russie, Brodsky avait toujours à dire quelque chose de haineux à propos de l’Ukraine, en 1991, dans son poème Sur l’indépendance de l’Ukraine.

Le poème n’a jamais été officiellement publié, mais il a lu publiquement cette œuvre pleine d’irrespect envers le peuple ukrainien. Avec des mots comme khokhol (péjoratif ethnique pour les Ukrainiens), des suggestions de cracher dans le fleuve du Dnipro et des offenses pour s’être séparés des Russes. Et ce n’est qu’un seul exemple de l’héritage culturel russe, qui n’est pas vraiment « en dehors » de la politique.

Lénine est enfin parti 

Pour bien comprendre pourquoi les Ukrainiens rebaptisent tant de choses ces jours-ci, il faut peut-être prendre un peu de recul. La lutte contre l’héritage postcolonial n’est pas vraiment nouvelle : elle a commencé en 1991, juste après l’indépendance de l’Ukraine.

À l’époque, dans 15 sur 25 centres régionaux, la rue principale ou la place principale de la ville (parfois les deux) portait le nom de Vladimir Lénine. Il en était de même pour les petites villes et les villages. À défaut, ce pourrait être la rue Sovetskaya ou la place de la Révolution d’Octobre – c’est ainsi que s’appelait Maїdan Nézalejnosti (place de l’Indépendance) à Kyiv.

Lenin crimes against Ukraine
Vladimir Lénine par Pavel Joukov, 1920.

Après 1991, certaines de ces rues et places ont été rebaptisées, principalement pour évoquer l’indépendance et l’unité de l’Ukraine. De plus, certains monuments, notamment les statues de Lénine, ont été démolis. Certains, mais pas tous. En 2012, Lénine dominait toujours dans les rues principales des villes et villages de l’Ukraine.

lenin streets in Ukraine
Noms des rues principales des villes et villages de l’Ukraine en 2012. En rouge (de haut en bas) : rue Lénine, rue Sovetskaya, rue Octiabrskaya. En bleu : rue de l’Independence, rue Hrouchevskoho, rue Sitchovykh striltsiv (Sitchovi striltsi – légion des volontaires ukrainienne, formation militaire). Conception graphique  : Texty.org.ua

La vague suivante est arrivée avec la Révolution de la Dignité. Le 8 décembre 2013, une énorme statue de Lénine dans le centre de Kyiv a été jetée de son piédestal pendant les manifestations. C’était le début de ce qu’on appelle le leninopad (la chute des Lénines).

lenin statue Kyiv
La destruction du monument à Lénine dans le centre de Kyiv, 2013. Photo : Maks Levin/Reuters

Le processus s’est intensifié après que l’Ukraine avait adopté, en 2015, quatre lois portant sur la décommunisation, dont celle sur la condamnation des régimes totalitaires communiste et national-socialiste (nazi) et l’interdiction de l’utilisation de leurs symboles. Selon la loi, ces symboles comprennent, entre autres, le drapeau de l’URSS, l’étoile rouge, la faucille et le marteau, ainsi que les statues et toponymes qui portent le nom en l’honneur des personnes officielles et des événements de l’URSS. 

Vers la fin 2016, plus de 50 000 rues à travers l’Ukraine ont été rebaptisées, ainsi que 987 localités, dont deux centres régionaux. 2389 monuments et panneaux commémoratifs ont été retirés, dont 1320 consacrés à Lénine.

Pouchkine est en route

Et cela n’était pas encore suffisant pour reconquérir entièrement les villes ukrainiennes. Selon l’étude du site Texty.org.ua, en 2018, plus d’un tiers des rues ukrainiennes portaient le nom d’une personne. En tête de cette liste se trouve Taras Chevtchenko, grand poète ukrainien, qui est souvent considéré comme père de la nation. La deuxième place revient à l’astronaute soviétique Youri Gagarine, et la troisième – au poète russe Alexandre Pouchkine. Tout comme dans le poème infâme de Brodsky, Chevtchenko et Pouchkine sont ici encore juxtaposés et sont en concurrence.

Pouchkine a 594 rues baptisées en son honneur en Ukraine, et c’est davantage que chez tout autre poète, artiste, scientifique ou homme politique ukrainien, à l’exception du père de la nation.

ukraine street names
En Ukraine, il existe plus de 25 noms de rues de ville les plus populaires donnés en l’honneur d’une personne. Les personnalités ukrainiennes sont en bleu, et celles russes et soviétiques sont en rouge.
Conception graphique : Texty.org.ua

Sur les 25 noms les plus récurrents, les 16 appartenaient à des personnalités russes ou soviétiques, dont Gorki, Lermontov, Tchekhov, Maïakovski et Tolstoï. Et seulement neuf noms appartenaient à des artistes et personnages historiques ukrainiens. 

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Cet héritage postcolonial est redevenu douloureusement évident, lorsque la Russie a commencé une invasion à grande échelle de l’Ukraine le 24 février. Comme maintes fois auparavant, les Russes montent aujourd’hui leurs monuments dans les territoires temporairement occupés de l’Ukraine. Le Lénine a été retourné à Henitchesk et Nova Kakhovka. Le Serhii Kirov, homme politique soviétique et ami de Joseph Staline, a été installé à Melitopol. Et la statue de Catherine II (la Grande) peut bientôt apparaître à Kherson.

Catherine II guilty of
Catherine II by Johann Baptist von Lampi the Elder, 1780s.

En réponse à l’agression, dans de nombreux endroits à travers l’Ukraine, les gens se prononcent pour la démolition de monuments dédiés aux Russes et le changement de noms des rues. Et dans certains endroits, le processus a déjà commencé.

La capitale Kyiv ne fait pas exception. Le monument à l’Amitié des nations (ukrainienne et russe) a été démonté, et l’Arc de l’amitié des nations s’appelle désormais l’Arc de la liberté du peuple ukrainien. La liste comporte plus de 40 monuments à transférer depuis les rues de ville au musée.

Et presque 300 rues et cinq stations de métro attendent leur rebaptisation à Kyiv. Par exemple, les Kyiviens ont voté pour que la rue Volhohradska (en l’honneur de Volgograd, ville russe) soit rebaptisée en l’honneur de Roman Ratushnyi, militant de Kyiv qui est mort dans cette guerre avec la Russie. Les toponymes russes, les noms de la plupart des artistes russes, des commandants de l’Armée rouge, des figures des mythes soviétiques et les noms impériaux disparaîtront des rues de la capitale.

Les artistes russes figurant sur cette liste suscitent généralement la plus grande incompréhension. Mais la question centrale réside ici non seulement dans « de quoi les artistes russes du passé sont-ils coupables ? » : certains d’entre eux soutenaient ouvertement l’idéologie impérialiste de leur pays ou tenaient des propos outrageants à l’égard de l’Ukraine, d’autres ne le faisaient pas. La question est aussi de savoir « pourquoi en Ukraine à peu près six cents rues portent le nom de Pouchkine ».

Pas tellement grâce à la place particulière des artistes russes dans l’histoire de l’Ukraine (bien que certains, comme Viktor Vasnetsov, qui a travaillé sur des peintures murales à l’intérieur de la cathédrale de Saint-Volodymyr, restent sur la carte). Et pas tellement pour leur talent unique ou leur contribution à la culture mondiale. En 2018, cinq rues en Ukraine ont été nommées en l’honneur de Mozart. Neuf rues ont été nommées en l’honneur de Shakespeare et deux – en l’honneur de Byron. Tchekhov et Tolstoï, chacun d’eux, ont donné leurs noms à plus de deux cents rues. 

Alexander Pushkin did wrong
Alexandre Pouchkine par Orest Kiprensky, 1827.

Les statues de Pouchkine et les rues baptisées en son honneur, il ne s’agit pas ici de sa poésie. Tout comme celles de Lénine, elles servaient à marquer le territoire de l’Empire russe (ou soviétique), à imposer la « grande » culture russe à l’Ukraine et à créer un espace culturel unifié, et moins honorable pour les héros nationaux.

Ces toponymes ont été répandus sur les ordres des fonctionnaires soviétiques ou des dirigeants de l’Empire russe sans aucun égard pour la volonté des Ukrainiens. Mais aujourd’hui, le peuple ukrainien peut faire un choix, et il choisit d’élever des monuments et de vouer les rues de ville uniquement à ceux qu’il honore vraiment.

Veronika Lutska, journaliste